Les remerciements d' Abdou Semmar et de Merouane Boudiab

Abdou Semmar et Merouane Boudiab  nous adressent leurs remerciements après leur récente libération.

"Nous tenons à remercier toutes les personnes, associations et organisations ainsi que les médias qui ont défendu notre voix lorsque nous étions emprisonnés arbitrairement à Alger. Vous avez contribué grandement à notre remise en liberté en exerçant une forte pression sur le régime algérien qui voulait étouffer notre volonté coriace d'exercer le journalisme indépendant dans notre pays. Nous vous serons reconnaissants jusqu'à la fin de nos jours."Abdou Semmar et Merouane Boudiab

La mobilisation continue pour les journalistes encore incarcérés et pour Abdou Semmar, qui s'est vu notifié une interdiction de quitter le territoire national comme il l'explique dans la vidéo ci-après : https://algeriepart.com/2018/11/26/video-linterdiction-de-quitter-le-territoire-national-lautre-emprisonnement-du-journaliste-abdou-semmar/

A lire aussi le récit de leur emprisonnement à la prison d'El-Harrach  rédigé par Abdou Semmar.

A la prison d'El-Harrach

Récit. "Tchoupina et cantina" : Mon arrivée à la prison d'El-Harrach - Algérie Part
Par Abdou Semmar
Le 25 octobre à 17 H 00, j’ai vu défiler toute ma vie devant mes yeux. Avec son
visage creusé, ses cheveux lissés en arrière, son regard inquiet comme si
quelqu’un allait débarquer d’une minute à l’autre pour l’assommer, Merouane
Boudiab paraissait avoir au moins 45 ans alors qu’il est âgé d’à peine 30 ans. A
l’intérieur du camion de la gendarmerie nationale qui nous emmenait vers la
prison d’El-Harrach, les klaxons, les sirènes hurlantes et les gyrophares bruyants
délivraient à nos oreilles un semblant d’hymne à la détresse.
En notre for intérieur, nous étions totalement effondrés. Comme si la terre s’est arrêtée de
tourner, nos regards restèrent figés sur cette porte grillagée du camion des gendarmes.
Nous étions devenus des... prisonniers. Du clavier à la cellule, c’est toute notre vie qui a
basculé d’un coup, brutalement, sans que personne ne daigne nous expliquer le pourquoi
du comment.
Tristes, accablés ou malheureux, impossible de décrire ces sentiments confus qui nous
envahissent tout au long de ce trajet séparant le tribunal de Bir Mourad Raïs de la prison
d’El-Harrach. Jusque-là mythique, lieu de tous nos préjugés les plus sombres, Merouane et
moi n’avions jamais pensé qu’un jour, nous ferons partie de ces personnes enfermées
derrière les remparts fortifiés et coiffés de fils barbelés du bagne d’El-Harrach.
Le camion s’arrête, une série de portes métalliques et de portails s’ouvrent et puis se
referment. Voilà, nous sommes arrivés à la prison d’El-Harrach ! Une grosse demi-heure à
peine pour passer, pour basculer d’un monde à un autre, peut-être pour des années ! J’ai
vu souvent passer, quand j’étais en liberté, ce fourgon, sans savoir que moi-même un jour
j’en serai le passager.
Pendant le transport, nous sommes placés dans un petit compartiment du fourgon des
gendarmes, menottés l’un à l’autre. A l’entrée de la prison, un petit costaud trapu, le crâne
rasé, portant des tatouages sur les bras, des petits yeux marrons fuyants au milieu d’un
visage rond. On dirait un personnage de polars. Il nous lance un regard pétrifiant et
esquisse par la suite un sourire malicieux pour nous souhaiter la bienvenue. Il tourne la
tête et poursuit sa besogne : balayer à l’entrée de la prison.
Incrusté dans le paysage urbain, la prison d’El-Harrach ne ressemble à aucun autre édifice.
Rien d’identique, de similaire ne peut rappeler la froideur de ses bâtiments, la laideur de
ses mûrs ou la mélancolie de ses ruelles.
En cette fin d’après-midi du 25 octobre, tout le monde a reconnu à El-Harrach les deux
journalistes acheminés vers la prison. Éloignés de la nouvelle vague des détenus, Merouane
et moi nous sommes engouffrés dans le bureau d’admission, la première halte avant notre
conduite dans les quartiers de détention. C’est la première étape pour perdre
définitivement notre liberté, notre indépendance et avant-tout notre identité ! Oui à ce
moment-là, il faut commencer à oublier nos prénoms et nos noms : nous sommes devenus
des numéros, de simples chiffres alignés sur un bout de papier pour nous noyer dans la
masse du bagne d’El-Harrach composée de près de 3300 prisonniers. Abdou : 264 106.
Merouane : 264 105.
La mine abattue et le regard confus, nous quittons le bureau d’admission pour rejoindre la
première « porte de l’enfer » : le transit, les premières salles vers lesquelles sont dirigés
les nouveaux détenus avant de les dispatcher sur les salles des autres quartiers de la
prison.
En parcourant les ruelles sinistres de notre nouvelle maison, le bagne d’El-Harrach, nous
croisons petit à petit les autres détenus qui nous reconnaissent tous : « Hey les
journalistes, les Zhommes, courage ! Nous sommes tous derrière vous, nous sommes tous
contre la hogra, contre la Daoula ! »
Ces premiers cris provenant derrière les mûrs lézardés de crevasses des courettes de la
prison sonnent dans nos oreilles comme des appels à la résistance. Un véritable cadeau du
ciel pour nous remonter le moral.
Les arrivants bénéficient d’une salle à part, à l’extrême droite d’un bâtiment de la prison.
Pour ne pas croiser les détenus déjà incarcérés, nous descendons en premier, après avoir
longé un long passage extérieur constamment jonché d’immondices : boîtes de conserve,
mégots de cigarette et tout le reste...
Nous n’avions rien d’autre sur le corps que les vêtements que nous portons depuis notre
garde-à-vue à la brigade de la gendarmerie de Bab Djedid. Nos vêtements puent la crasse
accumulée depuis les geôles des gendarmes.
Il faudra encore patienter deux jours avant de prendre notre ultime douche. En attendant,
il fallait rejoindre la cohorte des nouveaux détenus qui paradaient devant le coiffeur. En
prison, il est strictement interdit de garder ses cheveux ou de faire pousser sa barbe.
Cranes rasés, les visages rasés, tous les prisonniers doivent avoir une mine identique. La
différence, la diversité, ces notions n’ont pas lieu d’être en prison.
Deux couvertures, un verre, une cuillère et une assiette. L’administration pénitentiaire nous
fournit enfin notre « kit du prisonnier ». C’est tout ce que nous allons posséder pendant
tout notre séjour en prison à El-Harrach. « Attention, la tchoupina (le surnom de l’assiette
creuse) est ici plus précieuse qu’un Iphone ! Ne l’égarez pas et ne laissez personne vous la
voler. Il n’y en a pas assez pour tous les prisonniers », nous avertit d’emblée un affable
gardien. « Moi, je vous kiffe ! Je n’ai jamais raté vos reportages à l’étranger ou vos
émissions sur Beur TV. Courage ! », assène-t-il en nous assurant que nous serons bien
traités durant ce séjour indéterminé derrière les barreaux.
Au cours de notre promenade pour rejoindre notre « salle de transit », nous rencontrons
plusieurs prisonniers. Les uns marchent, d’autres parlent et se répondent... Par delà les
murs qui séparent les cours, c’est aussi avec ceux restés en cellule, par les fenêtres, qu’ils
communiquent. Pendant que depuis les bâtiments on nous apostrophe, on crie, on appelle,
les plus agiles grimpent le long des clôtures, jusqu’à hauteur des barbelés, pour se
rapprocher et pouvoir ainsi mieux converser avec ceux d’à-côté. De cours en cours, on
s’échange des nouvelles, se passe du tabac et d’autres choses encore : on se retrouve.
L’agilité de ces jeunes monte-en-l’air me fascine...
A la tombée de la nuit, j’avais mal aux pieds. J’essaie de ne pas trop me crisper. Jusqu’à
présent, je n’ai pas de problème : ils me « respectent » à cause de mon travail, de mon
statut de « journaliste opprimé et incarcéré pour ses articles et opinions ».

Récit. "Tchoupina et cantina" : les nuits sans étoiles de la prison d'El-Harrach - Algérie Part
Par Abdou Semmar

Il ressemblait étrangement à un vieillard haute taille, droit, sec, nerveux et
maigre. Son visage ovale était ridé par des milliers de plis qui formaient des
franges arquées au-dessus des pommettes, au-dessus des sourcils, et donnaient à
sa figure une ressemblance avec les vieillards. Et pourtant, Habib est âgé d’à
peine 35 ans. Il est ce qu’on appelle le « privo », à savoir le prévôt, une
profession qui n’existe nulle part ailleurs qu’en prison.
C’est lui « le chef de la salle », l’homme désigné pour faire respecter l’ordre et la discipline
au sein d’une salle de la prison d’El-Harrach. Fidèle collaborateur de l’administration
pénitentiaire, il jouit d’une totale autorité au sein de sa salle. Respecté, craint, il bénéficie
de nombreux avantages qui lui sont accordés par les responsables du bagne. Des privilèges
censés lui permettre de réaliser sa délicate mission : réussir le vivre-ensemble dans une
salle pouvant abriter jusqu’à 120, voire 130 détenus ! Une mission qui relève de
l’impossible.
« Vous êtes les deux journalistes ? Vous êtes ensemble ? Venez, voici vos deux lits ! »,
lance-t-il avec un ton de père autoritaire qui fait mine de protéger ses enfants. « On m’a
prévenu de votre arrivée. Nous avons nettoyé la salle. Profitez du calme trompeur avant le
grand débarquement. Des dizaines de détenus vont arriver au cours de cette nuit, on ne
pourra même plus marcher ». Son avertissement s’apparente à une gifle qui nous réveille
de notre torpeur : il faut bel et bien accepter ce cauchemar et s’adapter à la nouvelle
réalité de la prison.
Et c’est ainsi que commença notre première nuit à la prison. Dans cette salle de « transit »
de la prison d’El-Harrach, vous n’avez pas d’espace à vous, pas de lieu ni de moments où
vous êtes seul avec vous-même. La prison est un univers de bruit : portes métalliques qui
claquent, télévision allumée en permanence. Des bruits étranges nous parviennent
également de l’extérieur, de ces autres salles voisines qui composent le fameux « transit »,
le lieu premier qui nourrit le choc émotionnel du prisonnier algérien. Le lieu où il faudra se
résigner et accepter son sort de « mhabsi ». Dehors, dés la tombée de la nuit, certains
détenus deviennent fous, hurlent, tambourinent sur les portes pour appeler les gardiens...
« On ne travaille pas en prison, mais on ne s’y repose pas non plus. On en sort épuisé,
abruti, longtemps incapable de construire un nouveau projet de vie. Peu de gens vous y
aident d’ailleurs. Même condamné à une courte peine, un détenu le reste à vie ». Avec ces
premiers mots, Habib essaie clairement de nous inculquer la valeur suprême qui permet au
prisonnier algérien de survivre : la patience.
Patienter, patienter car les premières nuits, le sommeil ne vient jamais. La perception elle-
même de la nuit disparaît petit à petit car il n’y a pas réellement de nuit en prison. Les
lumières sont éternellement allumées, les fenêtres métalliques grillagées nous empêchent
d’apercevoir les étoiles du ciel. La sombreur et l’obscurité disparaissent de nos vies et plus
rien ne distingue le jour de la nuit.
Seuls les échanges avec les autres prisonniers nous permettent de tuer le temps de ces
premières nuits difficiles. Jusque-là, dans cette grande salle de transit, peu sont ceux qui
me questionnent sur les raisons de ma présence ici. Ils ont tous entendu parler de ces
journalistes placés en détention et dont les visages défilent à longueur de journée sur les
écrans des télévisions. En prison, les mûrs ont des oreilles et toutes les informations se
répandent comme une traînée de poudre grâce à cette complicité difficile à décrypter
établie entre les gardiens et les prisonniers.
Au fil des heures qui s’égrènent, la salle du transit se remplit petit à petit. Parmi tous ceux
que je croise, un seul me paraît différent. Plus mature. Un grand jeune homme tout
maigre, au visage triste, barbu de trois jours, la trentaine environ. Il me dit qu’il est là
parce qu’il a été arrêté alors qu’il conduisait une voiture sous l’emprise de l’alcool et du
cannabis. Il me dit qu’il a un enfant de trois ans et un foyer dont il s’occupe tout seul.
Il me dit enfin qu’il regrette beaucoup : il a des larmes dans ses yeux. Il désire par-dessus
tout sortir au plus tôt. Il doit être jugé en comparution immédiate au tribunal de Bir Mourad
Raïs. Tout comme Merouane et moi. Je tente d’oublier un moment mon tourment en
écoutant cet homme : il me console de mon sort, en quelque sorte.
Sommairement aménagé, la salle du « transit » est un lieu trompeur. Quel que soit l’effort
fourni pour l’entretien du bâtiment, l’insalubrité règne partout. Dans les cours et dans les
salles, on croise des rongeurs de la taille d’un chat. L’image des détenus nourris, logés,
blanchis diffusée par la télévision de l’Etat est complètement erronée. Dans le « transit »,
nous avons croisé de nombreux « repris », des personnes ayant séjourné à plusieurs
reprises à la prison d’El-Harrach.
Plusieurs d’entre eux m’ont parlé « des petites bêtes qui rongent » pendant la nuit. Ils
m’ont expliqué avoir le corps meurtri par ces piqûres « qui rendent fou », qui démangent à
se gratter jusqu’au sang. J’ai pu voir leurs mains boursouflées. Il y a des cafards dans les
toilettes.
Deux toilettes que partagent plus de 100 détenus ! Dans ces conditions, Habib et ses
acolytes imaginent quelques rares aménagements de « confort » comme un drap tendu
pour faire ses besoins à peu près à l’abri du regard des autres. En prison, tout peut
s’acheter et se vendre. Il suffit d’avoir de l’argent. A raison de 2500 Da par semaine, les
détenus peuvent faire des courses auprès du magasin de la prison. Des petites fiches à
remplir sont proposées aux nouveaux prisonniers. Des bouts de papiers où les produits
disponibles dans le stock sont soigneusement consignés. Ça s’appelle la « Cantina » ! Le
seul luxe que peuvent se permettre les prisonniers d’El-Harrach.
Malheur à ceux qui n’ont pas les moyens de cantiner, c’est-à-dire de s’acheter de
quoi améliorer l’ordinaire, gâteaux, cigarettes ou tabac à rouler. Tout est possible quand on
en a les moyens. Pour les abandonnés de tous, c’est la course au mégot dans la cour de
promenade.
A minuit, la salle est d’ores et déjà totalement remplie par les personnes placées sous
mandat de dépôt au niveau des tribunaux de la wilaya d’Alger. La froideur du béton brut les
renvoie tout droit vers la sinistrose de leur destinée.
En fin de compte, qui voudrait vivre dans un endroit sans aucune intimité ? Un endroit où il
n’y pas de téléphone, où chaque lettre est ouverte et lue par un autre ?
Un endroit où l’on nous dit quand manger, quand dormir, quand se doucher, quand on a le
droit d’aller aux toilettes. Des toilettes partagées avec 160 autres personnes. Un endroit où
les fouilles intégrales sont monnaie courante. Où le peu qu’on est autorisé à posséder se
retrouve jeté dans tous les sens sans la moindre considération. Tout est répandu au sol. Les
vêtement propres et pliés, éparpillés dans la cellule. Des empreintes de bottes sales sur les
draps, l’oreiller, sur ce lit où depuis des années on cherche en vain le sommeil. Cette
première nuit à la prison d’El-Harrach m’a paru interminable. Terriblement interminable.
https://algeriepart.com/2018/11/14/tchoupina-et-cantina-les-nuits-sans-e...
 

 

L'appel pour la libération des journalistes emprisonnés

Pour mémoire, le 23 octobre 2018, le journaliste et rédacteur en chef d’Algérie Part Abdou Semmar et le journaliste Merouane Boudiab ont été arrêtés par la gendarmerie nationale algérienne, puis placés sous mandat de dépôt jusqu’au 8 novembre. Leurs collaborateurs, Aboubakeur Mechemache et Oussama Kobbi, sont également sous le coup d’une enquête.

La rédaction d’Algérie Part, journal en ligne d’investigation et de décryptage, n’est pas la seule frappée par cette action judiciaire : Adlene Mellah, directeur des médias en ligne Algérie Direct et Dzair Presse, a également été interpellé.

Selon Reporters sans Frontières, ces arrestations font suite à un dépôt de plainte en diffamation par Anis Rahmani, le directeur d’Ennahar TV, pour des articles jugés diffamatoires.

Sans préjuger des conclusions de l’instruction judiciaire, nous ne pouvons qu’exprimer notre profond étonnement et notre grave inquiétude face à l’extrême sévérité des mesures déployées à l’encontre de nos confrères.

La détention préventive dans une telle affaire est totalement injustifiée. La liberté de la presse est un droit fondamental. Les libertés d’expression et d’opinion ne sont pas des délits.

En écho aux récentes déclarations de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH) et du Syndicat algérien des éditeurs de presse électroniques (SAEPE), nous dénonçons donc cette décision et demandons la remise en liberté immédiate de nos confrères.
Nous resterons vigilants quant au respect des droits de nos confrères et ne manquerons pas d’en rendre compte dans nos médias respectifs.
Nous exprimons enfin notre soutien à nos confrères, à leurs familles et à leurs proches ainsi qu’à tous les journalistes algériens, comme Saïd Chitour, fixeur et collaborateur de nombreux médias internationaux, emprisonné depuis le 6 juin 2017 au motif d’intelligence avec une puissance étrangère.
Publié le : 
Mercredi, 28 Novembre, 2018
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