Journalisme en Espagne : une situation peu brillante

Voici une analyse de la situation des journalistes en Espagne, en 2016.
«Le journalisme en Espagne va pire que mal. Il est à des niveaux très bas, en raison du manque de confiance de la population dans les médias, et dans le syndicalisme».

COMBIEN DE JOURNALISTES ?

Le chiffre est inconnu et impossible à déterminer. Il y a peut-être plus de 40 000 "periodistas" en Espagne (pour une population de 46 millions d'habitants) quand il y en a 37 000 en France.
Raisons: pas de régulation, aucune obligation autour de cette activité, ni loi, encore moins de carte.  Seule, l'entreprise qui emploie donne éventuellement une carte-maison. Le terme "periodista" est donc employé souvent à tort et à travers, sans base précise.

COMMENT SE REPARTISSENT-ILS ?

autant de femmes que d'hommes, mais les femmes deviennent les plus nombreuses. On peut en être certain à voir le nombre de diplômées: les femmes y sont majoritaires ; géographiquement, l'essentiel des journalistes travaillent à Madrid et à Barcelone, là où sont basés les grands groupes de presse, les chaines de radios et les télévisions ; selon les médias, la grande majorité sont dans la presse écrite (nombreux quotidiens dans les communautés autonomes), les tv montent avec des télés locales abondantes.

COMMENT SONT-ILS FORMES ?

Il y a abondance de lieux de formation au journalisme en Espagne :
    •    on compte plus de 30 facultés (facultades de periodismo) dans l'Etat espagnol, dont 14 dans des universités publiques rien qu'à Madrid ;
    •    sans oublier les centres privés, très chers délivrant des diplômes non reconnus publiquement. Parmi eux des centres-maison, mais aussi des cursus de groupes de presse qui forment ainsi leurs propres journalistes, exemple le groupe Vocento (premier dans la presse écrite : Correo, ABC). Résultat : la « production » de nouveaux « journalistes » est environ de 2 500 personnes par an. « Une folie, car ils n'ont que peu de chances d'entrer comme tels dans le marché du travail » . Passer par une école n'est pas sur le papier obligatoire, la profession est réputée « ouverte ».

OU EN EST LA PRECARITE ?

« Depuis la crise économique amorcée en 2008, le journalisme est la deuxième profession la plus touchée, après le btp avec la crise du ladrillo (la brique, ndlr). Ainsi, on peut estimer à 12 000 les licenciements dans notre profession depuis 2008, avec un montée encore plus forte de la précarité. Et cet aspect est notre combat prioritaire ».

Quelques charrettes de licenciements :
    •    861 personnes virées à TeleMadrid qui vivait au-dessus de ses moyens,
    •    1 600 à RTVV (Valencia) du jour au lendemain, ce média étant adossé au gouvernement valencien lui même très endetté,
    •    mais aussi des wagons chez « Editorial » qui édite « El Mundo » et « Marca », comme dans le groupe Prisa (« El Pais », mais aussi la radio Ser et qui a fermé Canal + Espagne).

QUELS SONT LES STATUTS ?

    •    des contrats style CDI : contrato fijo (fixe). S'obtient par des rares recrutements/titularisations dans les grands groupes, ou dans le public via des concours (en principe obligatoires pour accéder à un travail à RadioTeleVision Española-RTVE ou aux tv régionales, mais nombre recrutements sont parallèles, discrétionnaires (a dedo) ou piston, selon la couleur politique de l'exécutif en place ou arrivant) ;
    •    des masses de « free lances » ou précaires forment la profession. Le mot pigiste est peu employé, « car nous ne connaissons pas du tout les conditions vécues en France : ni feuille de paye (nomina), ni statut de salarié, ni de journaliste. Ce serait le rêve pour tout confrère en Espagne ! » ;
    •    « free lances » : « c'est la masse des précaires, ceux qui ont la pire situation. Ils n'ont aucun droit : pas de cotisation sociale, pas de protection sociale, rien pour le chômage. Que ce soit pour un article, une émission ou des photos, ils ont seulement un accord verbal, individuel et qui ne garantit rien du lendemain » ;

    •    quelques journalistes « free lances » ont pris le statut d'autonome (comme des artisans ou professions libérales). Ce qui permet, si 300 euros de revenu mensuel, d'avoir quelques droits : sécurité sociale, chômage sous conditions. Mais si on tombe malade, pas d'indemnité pendant les quinze premiers jours ;
    •    ce statut « autonome » a été pris dans les « nouveaux médias » (sites web). Mais le plus souvent des amis se lancent sur forme d'une association précaire. En Espagne, pas de statut d'autoentrepreneur, pour le moment ; 
    •    « problème de mentalité aussi, car beaucoup de « journalistes » ne s'estiment pas des salariés ou des travailleurs. Ils croient être des professions libérales comme des médecins ou avocats, un faux-semblant existant sous le franquisme mais toujours vivace dans la phase de décollage du pays (années 80), et encore dans les mentalités ».

OU EN EST LE SYNDICALISME JOURNALISTE ?

    •    les confédérations syndicales (CCOO, les Commissions ouvrières, la plus suivie ainsi que l'UGT, socialisante) ont des branches journalistes. « Elles sont très faibles chez les journalistes, ne se manifestent que pour négocier les salaires. Ces confédérations sont actives parmi les techniciens et administratifs des médias ;
    •    la Fédération espagnole des syndicats de journalistes (FeSP). Des syndicats autonomes de journalistes se sont formés sur des bases territoriales, d'abord en Catalogne puis à Madrid. Chaque syndicat local est fédéré dans la FeSP. Ils sont bien actifs en Andalousie et en Rioja (Logroño), mais inexistants en Aragon, Navarre et Pays basque. La FeSP a de bonnes relations avec les confédérations CCOO et UGT, notamment lors des discussions/négociations dans les entreprises ;
    •    « problème de fond : démotivation des journalistes à se syndiquer. Individualiste, ou se croyant profession libérale vivant de son art, d'autant que des scandales ont fait du mal : collègue émargeant grassement à Bankia (banque citée dans des scandales, ndlr) ou vivant via des indemnités détournées en Andalousie ... ». Constat : 15 syndiqués seulement au quotidien « El Mundo », très peu à « El Pais » etc. « Pourtant, le journaliste est un travailleur comme les autres, mais cette profession n'a pas de conscience collective » ;
    •    cependant aux élections aux comités d'entreprise, les journalistes votent, mais n'adhèrent pas au syndicat. Aux structures FeSP, la cotisation (cuota) tourne autour de 14 euros par mois si revenu supérieur à 1 500 euros, le plus souvent c'est du 3,50 euros. « Nous sommes donc pauvres, sans grands moyens, au milieu de difficultés dont au premier rang la précarité ».

QUE FAIRE, QUELS AXES D'ACTION ?

    •    existent des conventions collectives générales dans les grands titres « El Mundo », l'agence EFE. Ne couvrant qu'une partie des collègues et des problèmes. Pas exemple, rien d'efficace sur le droit d'auteur : si reprise par « El Pais » d'une photo vers d'autres titres du groupe, ou bien on se tait, ou arrangement ou recours au juge …
    •    objectif de la FeSP depuis des années : réguler la profession par la loi. « Nous nous sommes battus avec des projets donnant une base légale claire au journalisme, au moins un minimum. De fait des députés de gauche nous entendent, mais pas de suite concrète car les grands groupes médias sont contre, arguant que cela nuirait à l'indépendance (avec des conséquences financières et sociales, bien sur). Or nous sommes bien l'un des derniers pays d'Europe à n'avoir pas de texte ni de définition minimum » ;
    •    dans l'audiovisuel, pas de CSA en Espagne, sauf en Catalogne. C'est la justice normale qui tranche (par exemple pour concurrence déloyale, ou sur le contenu des programmes). « Le gouvernement Zapatero (socialiste, 2004-2011, ndlr) avait prévu une loi sur l'audiovisuel, mais sans instance de régulation. Si problème, par exemple sur la pub, recours à la Commission nationale de la concurrence dépendant du ministère de l'Economie ! Rien n'a été envisagé sur la manipulation des télévisions, les capitaux, l'équité des paroles …) »;
    •    seule la FAPE (Fédération des associations de journalistes espagnols, l'équivalent des Clubs de la presse en France) a créé une commission de déontologie. Formelle, elle dénonce faits et situations mais sans suite concrète.
    •    En résumé, la FeSP * privilégie le combat pour les précaires, * tente de créer un cadre législatif pour le journalisme, * est preneuse de toute expérience stimulante, dont via la FEP/FEJ.